L’avion s’était posé à Marseille Marignane, c’était un dimanche en fin d’après-midi. Nous n’étions pas très nombreux à descendre, le vol continuait en effet sur Lyon.
J’avais acheté un tapis marocain que je récupérai dans les bagages de soute. Magnifique, tapis en laine du Moyen Atlas, fabriqué spécialement pour moi par un petit artisan de Rabat.
Les tapis sont taxés à leur entrée en France si leur surface dépasse une certaine valeur. La taxe dépend évidemment du dépassement de surface. Il était bien enroulé et bien ficelé et le marchand m’avait fait une fausse facture et un faux prix pour éviter la taxe à la douane. Il était au courant. Au moment de sortir de la salle où on récupérait les bagages en soute, le seul et unique douanier du dimanche en question me fit signe d’aller dans une sorte de petite salle d’attente toute proche. Je m’y rendis avec mon charriot et je constatai qu’une autre personne attendait. Petit, nerveux, cet homme avait l’air soucieux. Il avait tout plein de valises et de colis.
Quand tout le monde fut parti, le douanier revint vers nous. Il était grand avec de l’embonpoint, presque chauve et malgré son visage jovial et son accent méridional, sa voix avait un ton de sévérité qu’il semblait vouloir faire concilier avec la Loi qu’il était sensé représenter ici et aujourd’hui.
IL partit dans son bureau qui était proche, juste au fond du petit couloir et il appela à haute voix mon compagnon de salle d’attente. La porte du bureau se referma ce qui fait que je ne suis pas en mesure de vous dire ce qui se passa alors.
Soudain, le petit homme revint et fouilla dans ses bagages. Il en tira une cartouche de cigarettes et se précipita dans le bureau d’où il ressortit quelques minutes après pour revenir, dans la salle où j’attendais, reprendre ses bagages et disparaître définitivement.
Mon tour était venu. Le « chef » m’appela dans son bureau. Je laissai mes bagages dans la salle d’attente non sans crainte car j’avais des objets précieux.
Il me demanda de revenir avec mon tapis et la facture. Un large sourire accompagna la lecture qu’il en fit.
« Vous vous foutez de moi, votre tapis est plus grand que ça. Je ne vais pas vous le faire déballer, mais rien qu’à le voir je sais que vous avez un faux certificat et ça peut vous coûter cher ! »
Et il commença à me raconter sa vie, qu’il n’avait pas envie de m’embêter, qu’il était corse, à quelques mois de la retraite et patati et patata…
Je lui fis valoir que j’étais catalan, médecin et qu’à Montpellier l’Amicale des corses et celle des catalans faisaient des sorties communes, des grillades, des fiestas, bref que nous étions faits pour nous entendre.
Alors il prononça une phrase à laquelle je ne m’attendais pas :
« Vous avez vu le monsieur avant vous, c’est un juif, un brave homme, il m’a offert une cartouche de cigarettes »
Je répondis illico : « Ne bougez pas, je reviens »
Je retournai dans la salle d’attente, pris une cartouche de cigarettes achetée pendant le vol et revins en courant dans son bureau.
« Tenez, c’est pour vous ! »
Il ouvrit le tiroir de son bureau instantanément et y glissa ma cartouche à côté de la précédente et le referma rapidement.
« Bon votre tapis à « visto de naz » il ne doit pas dépasser beaucoup de la règle, mais comme il dépasse un peu je vous impose une taxe mais ce sera le minimum, car je suis obligé de marquer le coup »
Et il rédigea sous mes yeux un certificat attestant que j’avais payé la taxe, minime, mais il fallait rester dans le cadre de la loi.
Je m’en sortais à bon compte même en comptant la cartouche de cigarettes. La taxe véridique m’aurait coûté dix fois plus.
J’ai encore en mémoire sa tête de brave homme chargé de faire respecter la loi.
Comme quoi il ne faut pas se fier aux apparences !

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