Les chroniques d'Albert

20 janvier 2019

Des étudiants en médecine malicieux

Toujours à Casablanca, je faisais cours à la première année de médecine dans un grand amphithéâtre. Ils étaient environ 250 avec trois quarts de garçons et un quart de filles. La dizaine de filles voilées, souvent discrètement, se trouvait toujours au premier rang. Comme le cours était difficile je leur avais proposé d’écrire sur un papier la partie mal comprise pour que je la reprenne et ils devaient déposer ce mot sur mon pupitre avant le début du cours suivant. Ainsi informé j’avais le loisir de développer le sujet en question quelques minutes avant d’entamer le cours du jour. Le problème c’est qu’il y avait de plus en plus de papiers, mais la majorité concernant le même sujet mon choix était facile.

Un jour, avant le cours, alors que j’étais devant mes petits papiers, le micro à la main et le rétroprojecteur déjà allumé, un papier attira mon attention. Je le consultai rapidement et silencieusement. Je compris que je devais le lire car c’était un message qu’un étudiant destinait à une étudiante pour une restitution de cours prêtés.
C’était à peu près ceci :
« Monsieur... -ici le nom supposé de l’étudiant écrit en alphabet français que je pouvais lire phonétiquement sans le comprendre-… demande à mademoiselle…autre nom incompréhensible mais toujours lisible,… de lui rendre d’urgence les cours qu’il lui a prêtés. Je supposai que les parties du texte que je pouvais prononcer sans les comprendre correspondaient soit à des prénoms soit à des noms de famille arabes.
Je lus donc ce texte à haute voix dans le micro et à mon grand étonnement un gigantesque éclat de rire monta de l’amphi, sauf du premier rang voilé, vous comprendrez plus tard pourquoi.
Impossible de les calmer ! Ils en pleuraient de rire. J’arrivai quand même à faire cours quand leurs mandibules furent fatiguées.
Mais à la fin du cours, je me précipitai vers l’un d’entre eux qui venait souvent me parler et lui demandai de m’expliquer le pourquoi de cette hilarité inattendue.
« Monsieur, les mots que vous ne compreniez pas n’étaient pas des noms d’étudiants. Le premier signifie gros pénis et le second profond vagin. »
Les deux mots n’étaient pas en réalité les mots anatomiques que je viens d’écrire mais les plus vulgaires du langage populaire marocain.
Bien des années plus tard je félicite le petit malin coquin qui m’a bien « eu » comme on dit !
Il faut savoir être beau joueur.

rire

 

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16 janvier 2019

Les lunettes de soleil

Il est deux heures moins le quart. Papa se prépare à partir au travail. Ce jour-là, il a une réunion importante. Il revêt donc son plus beau costume, sa cravate et ses souliers vernis, malgré la chaleur du mois de juin. Il met aussi ses grosses lunettes noires, non pas pour se donner un air de play-boy, mais parce que, dehors, la clarté est insoutenable.
Arrivé sur les lieux de son travail, il descend de voiture, le cartable à la main, et remarque que les gens qu’il croise se retournent sur son passage.
« Tiens, pense-t-il, qu’ont-ils donc ? »
Il continue son chemin, arrive dans un hall, prend l’ascenseur, discute avec quelques personnes.
« Les gens me regardent bien avec un drôle d’air, se dit-il. Ils n’ont pas l’habitude de me voir en costume… » et il sourit, amusé.
Enfin, il trouve la secrétaire. Elle aussi paraît intriguée. Au bout d’un moment, elle ose tout de même lui poser une question :
-Vous avez mal aux yeux, Monsieur ? demande-t-elle d’une voix timide.
Mon père est tout étonné.
-Mais non !
Et tout bas, elle ajoute :
-Alors pourquoi n’avez-vous qu’un verre à vos lunettes de soleil ?

lunettes de soleil

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13 janvier 2019

Un Directeur de banque fort sympathique

   Comme ma femme devait arriver par avion dans quelques heures et que nous allions avoir besoin d’argent, je décidai ce vendredi d’aller échanger un bon « American Express » à la Banque Centrale de Casablanca. C’était en fin d’après-midi.Il n’y avait presque personne dans le grand hall où se trouvaient les guichets et j’eus rapidement accès à une employée qui me répondit aimablement qu’il était trop tard pour réaliser cet échange car les caisses contenant les billets fermaient plus tôt et elle me proposa de revenir lundi.J’étais en train de maugréer et de manifester ma mauvaise humeur devant ce guichet quand je vis passer un monsieur qui traversait la grande salle déjà vide d’un pas rapide. Il paraissait pressé. De taille moyenne, costume cravate et bien soigné de sa personne, il tenait à sa main droite un porte-documents du type attaché-case. Je compris que c’était un Directeur qui rentrait chez lui après son travail. Surpris de voir mon visage dépité, il s’avança vers moi et me demanda la raison de ma déception. Je lui expliquai rapidement.Il me parut d’abord contrarié par cette situation, puis il eut un petit sourire, me prit par le bras et m’entraîna à sa suite dans un dédale de couloirs avec de multiples portes qu’il ouvrait avec son « passe », un trajet que je supposai probablement secret, et me fit enfin entrer dans un bureau. Je compris que c’était le sien.Il me demanda mon bon « American-Express », s’en saisit, me tendit une feuille à signer, ouvrit un coffre et me remit la somme correspondante en dirhams marocains. J’étais interloqué et ravi. Je le remerciai plusieurs fois mais je voulais en savoir davantage sur les causes exactes de son amabilité. Je finis par le faire parler et voici sa réponse :« Monsieur, quand je vais en France je me sens comme chez moi. Aussi je veux qu’un Français au Maroc se sente comme chez lui. »

 

Il y a une image de l’ancienne banque sur google. Attention, pas la nouvelle !

banque

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09 janvier 2019

Si, si, señoras

   Cette fois-là, papa prend le train en gare de Montpellier pour se rendre Banyuls. Il s’installe dans un compartiment, en face de deux femmes espagnoles qui, avec leurs volumineux bagages, occupent toute la banquette. Pour rompre la monotonie du voyage, il engage la conversation. Aucune des deux étrangères ne comprenant le français, il est assez fier de leur parler en espagnol.
   Comme elles ne connaissent pas la région, elles lui expliquent qu’elles descendent à Béziers et ne cessent de répéter avec inquiétude : « Bézierrrrrsssssss, Bézierrrrrsssssss… », et papa de leur dire : « Si, si, señoras, Béziers, si, si… »
   Après Narbonne, le train s’arrête et papa se lève en criant : « Béziers, aquí ! » En galant homme, il prend leurs valises qu’il pose sur le quai, les aide à descendre les marches du train. Les deux dames se confondent en remerciements : « Gracias, señor, gracias, muchas gracias… »
   Papa remonte vite à bord, et s’assied, rêveur, songeant au Ciel qui a mis sur sa route deux êtres perdus à qui il a pu rendre service. Il commence à philosopher intérieurement sur la bonté humaine…
   Le train redémarre.  À travers la vitre, papa fait un geste d’adieu aux voyageuses. Mais soudain, il pousse un « Mare de déu ! » de surprise et d’effroi. Car au bout du quai, sur un gros panneau blanc, quatre lettres bleues indiquent le nom de la ville : AGDE !

Je crois bien qu'il a fini le trajet enfermé dans les toilettes. Il avait trop peur d’une vengeance méritée. C’était l’époque où l’on pouvait prendre le train en marche…

gare Béziers

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06 janvier 2019

Le voyage à Marrakech

    J’étais en mission d’enseignement à Casablanca et ma femme était venue me rejoindre avec mon fils pour passer le week-end. Elle était arrivée le vendredi soir pour repartir le dimanche. Isabelle n'était pas du voyage. Nous avions décidé d’aller visiter Marrakech, ville Marocaine touristique par excellence.
    Comme je voulais voir le paysage entre Casa et Marrakech le plus simple était de louer un taxi, de ceux qui se nommaient « grand taxi » qui allaient d’une ville à l’autre, souvent loués par plusieurs personnes ou familles pour pouvoir partager le prix.
    Mais comme nous avions les moyens de nous en payer un « que pour nous », par l’intermédiaire d’un employé de l’hôtel dans lequel je logeais, je contactai un de ses cousins qui connaissait quelqu’un qui… bref nous voilà partis dans une Mercédès qui devait avoir dépassé les 500.000 km et qui tournait sur 5 cylindres au lieu de 6, il suffisait de ne pas être sourd pour s’en rendre compte.
    Il conduisait au milieu de la route qui n’était pas très large ce qui avait eu pour effet de créer un climat d’angoisse pour les trois passagers que nous étions. La route suivait de près ou de loin le trajet d’un torrent à sec, un « oued » en marocain. Dans un virage assez large et sans danger je vis que dans le champ qui nous séparait du torrent il y avait un camion renversé, chargé de fèves. Il était probable qu’il avait mal négocié le virage. Le contenu était à moitié répandu dans le champ, le reste n’était pas encore tombé de la plateforme. La porte du camion s’était ouverte pendant l’accident et on pouvait voir le corps d’un homme, le chauffeur je suppose, qui pendait inerte, tête vers le sol sans le toucher car les pieds étaient restés coincés dans la cabine. Comme il était en position de chute définitive au sol imminente, je pensai que l’accident venait de se produire.
    « Arrête-toi, je vais y aller » fut ma réaction spontanée.
    Notre conducteur refusa de se garer sur le bord de la route, malgré mon insistance et le fait précisé que j’étais médecin. Rien n’y fit !
    - « Si je m’arrête, la police dira que c’est moi qui ai provoqué l’accident et j’irai en prison ! »
    « Mais nous sommes trois témoins pour affirmer le contraire ! »
    - « Oui, mais quand je serai jugé, toi tu seras en France et ils me condamneront quand même »
    Bref, impossible d’arrêter ce taxi !
    Je me retournai une dernière fois et revis ce corps qui ne demandait qu’à finir de rejoindre le sol par simple effet de la pesanteur. Était-il encore en vie ?
    Je posai une dernière question :
    « Et maintenant, que va-t-il se passer ? »
    Sa réponse me glaça les os et puis le sang !
    - « Ce soir il n’y aura plus de fèves ! » me répondit-il d’une voix calme et enfin rassurée.

 

fêves (002)

Plat de fèves

 

Posté par Isabelle CALLIS à 06:45 - - Commentaires [3] - Permalien [#]